Sakari la douce

Elle marchait en posant son poids sur chaque pied vers la rive de glace. La vieille Sakari s’en allait vers son destin. Aucune peur. Qu’un sentiment de paix. Ses articulations la faisaient souffrir de plus en plus et ses yeux avaient commencé  à se moquer d’elle. N’avait-elle pas plusieurs fois confondu un enfant avec une vêtement négligemment posé au sol ? Elle passait alors pour folle en racontant les histoires traditionnelles à  la veste en peau d’animal. Ses dents trop usées ne pouvaient plus aider au travail du cuir ni mastiquer le poisson ou la viande de phoque cru. Elle savait qu’elle devenait un fardeau. Comme ses parents avant elle. Comme leurs parents avant eux. Sakari souriait. Elle vivait son dernier printemps. Arrivait le moment de rejoindre son homme. Son soutien. Son allié.

Parti à la chasse il y a plusieurs saisons, les autres étaient revenus sans lui. Leur unique fille avait suivi son homme vers un autre territoire de chasse, sans amener sa mère. Abandonnée, une famille l’avait accueillie contre services rendus. La charité n’a pas de place dans un monde de survie.

Sakari la douce poursuivait son chemin. «Quppia, me voici !» aurait-on pu lire sur son visage détendu. Le vent soufflait, taquinant une mèche qui dpassait de son capuchon. La vieille femme s’appuyait sur son bâton, tâtant le sol en quête de l’eau. Lorsqu’elle l’atteint, elle s’accroupit à quelques distances du bord et chanta une complainte racontant cette épopée vécue par d’autres avant elle. La mer grignotait la glace, la fragmentant en blocs. Son sourire s’accentua. Sa patience serait récompensée bientôt. Quand la plateforme gelée bougea et se détacha, Sakari dit à voix haute, le regard vers l’horizon : «Quppia, j’arrive !

À travers les clapotis de l’eau calme, elle entendit le souffle d’un ours polaire qui nageait, tout près. Il monta sur le radeau de Sakari pour se reposer, faisant fi du charabia de la vieille qui s’approcha de lui à petits pas pour préserver l’équilibre de son navire. Les bras tendus, elle disait : « Mon frère ours, merci de me tenir compagnie. Tu viens voir Quppia, toi aussi ?»

L’animal laissa peu de restes de cette proie docile et douce sur la glace rougie et amincie.  Le goût de mort que lui laissait cet en-cas lui donnait l’impression d’être un charognard. Pour chasser ce sentiment, il retourna à l’eau à la recherche d’autres proies plus charnues et combattives.

n.d.l.a. : cette forme de suicide des aînés des peuples du Nord serait, paraît-il, un légende (urbaine ?) entretenue par les anthropologues.

Quppia se prononce «Rouppia» avec un «R» guttural.

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