Pilote

Au pied de l’escalier menant à son 4 et demi dans Saint-Pascal, Laurence ouvre la porte arrière de Honda Civic noire. Un chien au manteau de toutes les couleurs et au poil de toutes les longueurs descend en s’appuyant avec application sur ses pattes. Viktor, qui sirote sa traditionnelle tisane sur sa galerie, intercepte sa locataire :

  • Pis, ton molosse, l’vétérinaire en dit quoi ?

La jeune trentenaire regarde son chien qui gravit mollement l’escalier qui mène à l’appartement du premier étage :

  • Crois-le ou non, mais il souffrirait de trouble de personnalités multiples.

Viktor lève les sourcils.

          Tu le vois? Il a l’air de rien d’même, mais aujourd’hui, i’ se prend pour un Saint-Bernard, i’ bave partout. Pis i’ vient me voir juste si j’utilise des mots qui                  finissent en -euse. Regarde: Baveuse !

Baveuse, qui attend l’avant-dernière marche du haut, se détourne de ce qu’il observait dans un arbre, tourne la tête vers elle.

Viktor teste :

  • Bull… dozeuse…
  • On dit bulldozer ?
  • Pas grave, tcheck-le ! réplique Viktor avec un demi-sourire.

Le chien le regarde à son tour en haletant pendant que Laurence enchaine :

  • C’est b’en pour dire. Hier, il aimait les «X» comme Max et Rex et faisait dans l’genre Doberman.

Viktor saute sur la mention pour introduire la question qui le démange.

  • Parlant d’hier, qu’est-ce qui s’est passé au juste chez vous? C’tait quoi les cris d’mort ? Tu t’es battu avec ta date ? Ça s’rait dommage. C’est un beau morceau.

Échappant un petit rire, il ajoute: 

  • Ton troisième en dix jours? Quand j’l’ai r’vu débouler les marches en gueulant pis en se t’nant l’paquet, tout c’que j’comprenais, c’était le chap’let de sacres!

La jeune femme retient un sourire pour répondre :

  • Ben, il a voulu m’embrasser, mais il avait une de ces haleines d’oignon… J’ai résisté, … il a insisté… j’voulais pas… mais

Son voisin se penche vers elle pour l’inciter à accélérer.

  • Ben… mon chien a montré des dents en grognant… pis quand l’gars a voulu l’chasser, Rex lui a sauté d’ssus.
  • Mouais, pas doux le molosse. Il s’appelle comment ton mec?

Laurence fronce les sourcils, son regard s’échappe comme pour trouver l’information sur la brique du mur, revient à lui pour dire :

  • …? Alex…? Jean…? Euh… c’est mon ancien vétérinaire. T’attends un peu, j’vais aller voir sur le carnet d’vaccination.

Laurence monte et va vers son classeur en quête de l’information. En passant devant un miroir, un flash attire son attention. Elle fait marche arrière et s’y examine. De son pouce et son index, elle pince le fil blanc sur sa tête pour le chasser. Ses yeux s’agrandissent devant l’horreur de découvrir son premier cheveu blanc !

  • NON ! Ma vie vient d’s’éteindre ! J’suis finie ! J’suis une vieille !

La jeune trentenaire s’élance pour texter Aileen à la rescousse. En l’attendant, elle tourne en rond dans son appartement. Ramassant des trucs pour les rempiler ailleurs, repassant devant chaque miroir pour vérifier si elle n’avait pas rêvé. « Malédiction ! » L’intrus la nargue. C’est déjà épouvantable dans des cheveux foncés, c’est pire de le voir tout frisotter et sortir du lot ! Laurence farfouille dans sa chevelure pour l’isoler et, d’un coup rageur, l’arrache : « Tiens, toi ! » avant de retexter sa copine pour la presser. N’y tenant plus, elle descend chez Viktor, toujours peinard, qui lui balance :

  • Mon doux ! Qu’est-ce que t’as ? Ça pas l’air d’aller. T’as pas trouvé l’nom du gars d’hier ? C’est grave, t’sais.

Laurence riposte en reprenant ses allées et venues sur la galerie large comme la façade de la maison :

  • I’t’achale donc b’en ? I’ m’arrive de quoi de b’en pire ! Ma vie est foutue. Je suis condamnée. J’viens d’trouver mon premier ch’veu blanc.

En entendant le rire franc de Viktor, Laurence stoppe sa promenade. Il se calme de lui voir des fusils dans les yeux et demande :

  • Et après ? J’vois pas l’problème ?
  • B’en voyons ! T’es aveugle ou quoi ? Les cheveux, c’est important dans le sex appeal. Les coiffeurs sont dev’nus un besoin essentiel ? Tu savais pas ça? (gémissement) Ça veut dire que j’pognerai p’us ! J’suis finie !

Maintenant, Viktor s’étouffe de rire, incapable de formuler son idée. Tout ce qu’il réussit est de flatter son crâne chauve, rasé de près. La colère de Laurence augmente d’une coche.

  • Pour vous autres, les hommes, c’est pas pareil. Vous vous améliorez avec le temps, r’garde Richard Gere ! lui balance-t-elle en remontant chez elle, loin de ses sarcasmes.

Elle claque sa porte après l’avoir entendu suggérer une burka et retourne devant le miroir. Nouveaux textos à Aileen. Miroirs. Son cœur bat plus fort quand elle reconnait la voix tant attendue qui atteint son palier.

  • Ma p’tite chérie, tu sais qu’on a pas l’droit de texter au volant ! Ça donne rien de m’envoyer autant d’messages si j’te dis que j’m’en viens.

La voix haut perchée avec un accent anglo se concrétise dans le cadre de la porte, se tait, l’espace d’un instant, et lance en contemplant le champ de bataille où règne la bave de chien :

          Qui aurait pu deviner une si «belle aventure» en adoptant cette sale bête ?

Laurence se jette dans ses bras. Aileen l’encercle brièvement de ses bras aux poings fermés, la repousse gentiment et déploie sa longiligne silhouette d’1m 82, sans compter les éternels Stiletto. Elle replace les bretelles de sa robe qui laisse plonger le regard jusqu’en Chine et époussette le Slinky de sa courte tenue pour en chasser les possibles poils. Laurence, avec son modeste 1m 65 emballé dans un jogging informe a l’air tout riquiqui. Personne ne comprend la chimie de ses deux opposées. Une petite brunette bouclée et une blonde grande à l’infini aux cheveux lisses et brillants. Laurence doit surveiller ce qu’elle mange sous peine de devoir se taper plus de kilométrage de course alors qu’Aileen peut engouffrer ce qu’elle veut et conserver une silhouette de rêve.

  • Ton proprio m’a r’luqué comme un vieux cochon. Vraiment pas sûre qu’i’ soit aussi homo qu’ tu l’dis.

S’ils ne se partageaient l’affection de Laurence, Aileen et Viktor n’échangeraient même pas l’heure. Ce dernier provoque régulièrement des discussions chez les deux copines qui ne s’entendent pas sur son compte.

Laurence discuterait avec lui des soirées entières alors qu’Aileen déteste son côté trop « prof d’école ». Laurence le croit gai, pas Aileen.

Quant à Viktor, il trouve la copine de Laurence superficielle, agace et insipide. Ses seuls sujets de conversation sont: partyboysdrinks. Il répète à Laurence qu’elle pourrait trouver mieux. Ce à quoi elle lève les épaules, l’air de dire: c’est du grand n’importe quoi comme commentaire.

Aileen est une vraie copine, prête à tout pour aider son amie. Comme la consoler aux jours de malheur. Comme ce soir : 

  • Bon, c’est quoi le drame ? Ton patron t’as donné un rapport de 80 pages à r’mettre demain matin ? Louis a été un abruti comme toujours ? Tu réussis pas à enlever la tache de café renversé par le barristo sur ton pantalon blanc ?

Elle dit en aparté:

  • C’est vrai qu’il est bien c’pantalon-là, mais les magasins se fendent en quatre pour en vendre.

Aileen reprend :

  • Ça a mal tourné avec ton vétérinaire, hier ? enchaîne la bombe en décapsulant une bière trouvée dans le frigo.
  • Vous vous acharnez ! Non, j’ai trouvé ça !

Laurence brandit le coupable qu’Aileen peine à voir. Les yeux ronds au maquillage prononcé la regardent avec une étincelle :

  • C’est tout ? Quand tu s’ras tannée d’les arracher, tu pourras les teindre ! Ma pauv’ vieille, t’sais qu’t’es pas la première à qui ça arrive ? Dit-elle en souriant avant de prendre une gorgée de bière devant son amie choquée. C’qui t’faut, c’t’un homme dans ton lit.
  • J’veux b’en, mais comment astheure ? Dit Laurence en allant jeter la preuve incriminante de sa décrépitude dans la toilette et se dépêcher de la faire disparaitre en actionnant la chasse.
  • Bon, bon, bon. Le drame. Laisse-moi m’occuper d’ton avenir amoureux. 

Aileen tape sur son cellulaire:

  • Tiens, j’ai d’mandé à mon nouveau copain s’il a un ami qui s’ennuie. Vas t’poupounner. J’te sors.

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