La résidence du Bonheur

A la résidence du Bonheur, au souper, Mme Bélanger mangeait son dessert et s’effondra tout à coup, la tête dans son pouding au riz, morte.

C’est alors qu’on fit appel aux services du sergent Bruno Bilodeau lorsque le médecin légiste, docteur Bertin Blanchet, déclara que le décès fut provoqué par un choc anaphylactique dû à son allergie à la pénicilline. Cette mort, même si elle était accidentelle, méritait une enquête. Préventivement, son dessert et sa tasse de thé, ainsi que ses flacons de médicaments furent saisis pour examen.

Dans les cas d’empoisonnement, les suspects figurent habituellement dans l’entourage immédiat de la victime, ce qui établit la liste suivante :

Monsieur Blier, son partenaire de Bridge;

Sa sœur, Berthe Brochu, née Babin;

La cuisinière, Bernadette Breton;

Son fils, Bernard Bélanger et

Bridget Braun, l’infirmière de la résidence.

Les voisins de table dressèrent un portrait peu amène de la dame : acariâtre, grande critique de l’âme humaine, les travers de chacun étaient scrutés à la loupe et dénoncés haut et fort. Générosité limitée et forte tendance à conduire son entourage au doigt et la baguette (genre gère-mène).

Bref, plusieurs raisons potentiellement valables de vouloir éviter  sa charmante compagnie, mais de là à l’écarter définitivement de sa route!

Le premier interrogé fut le fils de la victime. Tant qu’à l’avoir au bout du fil pour lui apprendre la nouvelle, autant en profiter.

-Votre mère, avait-elle une assurance-vie?

-Vous croyez que j’ai quelque chose à voir dans sa mort? Non mais! Elle était dure à vivre, je vous l’accorde, mais elle m’a bien élevé et elle m’a appris à endurer bien des supplices. Mon père était pire qu’elle.  De toute façon, à l’âge où elle était rendue, mes misères achevaient. Je n’avais qu’à patienter, avec tous ces problèmes de santé, elle n‘en avait plus pour bien des années.

-Vous ne semblez pas bien peiné de sa mort…

-… le seriez-vous à ma place? Vivre chaque jour ses critiques sur la rareté de vos visites, le moindre détail de votre vie, le récit quotidien de ses malaises et ses ragots sur son voisinage, vous ennuieriez-vous beaucoup de cela? Honnêtement, oui, je suis soulagé.

Un peu trop direct pour avoir quelque chose à cacher.

Madame Bélanger partageait sa chambre avec sa sœur. Une gentille âme sourde sur les bords, mais s’entête à ne pas porter d’appareil.  Elle avait accepté les lunettes, il y a plusieurs années, pour le côté décoratif, mais corriger sa surdité, ça, c’est inacceptable.

Trait de caractère familial que cet entêtement!

Armé de patience, l’interrogatoire fut laborieux.

–          Madame Brochu?

–          Hein?

–          J’ai dit : madame Brochu? répéta-t-il en haussant le ton.

–          Cherche pas plus loin mon petit, c’est moi?

–          Je ne vous cherche pas, je vous ai trouvé! Le sergent déteste être appelé «mon

petit». Il n’a pas besoin de se faire dire en pleine face qu’il ne mesure que 1m63.

–          Hein?

–          Je dis que vous êtes là! J’ai des questions pour vous.

–          Je le sais que je suis là, je ne fais pas d’Alzheimer encore. Ce n’est pas parce

qu’on est vieux qu’on devient sénile, répliqua-t-elle en faisant la moue.

–          (soupir)

–          Vas-y, pose-moi des questions, je vais te prouver que j’ai toute ma tête.

–          OK. Avez-vous une raison de détester votre sœur?

–          Quoi, ma sœur! Qu’est-ce qu’elle a encore fait? Depuis qu’on est enfant, elle décide  tout et qu’elle se fait remarquer. Elle ne pouvait pas supporter que quelqu’un d’autre reçoive de l’attention. Son défunt mari savait de quoi je parle. Le nombre de scènes de ménage qu’elle a pu lui faire à l’épicerie parce que la caissière faisait des sourires en prenant l’argent. Nos pauvres parents aussi ont écopé, vous comprenez? J’étais bonne à l’école, je raflais tous les prix, mais pas elle. Elle, elle était bonne dans le rapportage. Elle fréquentait le bureau de la mère directrice pour lui dire tout ce qu’elle avait vu en classe et dans la cour. Personne ne voulait jamais jouer avec, mais moi, je n’avais pas le choix. Bérangère m’obligeait à rester avec elle, donc, personne ne jouait avec moi. Elle ne m’a même pas permis de me marier.

–          Merci madame. Bonne journée. Le sergent la quitta rapidement sans porter attention au fait qu’elle continuait seule sa diatribe.

Bertrand Blier était parti au lit, aidé par l’infirmière Braun qui revenait après l’avoir escorté et bordé parce qu’il était visiblement ébranlé par la nouvelle.

Donc, ce fut le tour de l’infirmière. Elle avait un accent à couper au couteau. Elle correspondait à l’image stéréotypée des allemands : forte, carrée, les cheveux attachés en un chignon bien serré. Tout son être dégageait une force difficile à contredire. Ça devait être beau entre elle et madame Bérangère.

Elle n’apprit au policier que le minimum. La victime n’avait qu’un comprimé à prendre au souper pour sa pression et utilisait son thé pour le faire passer, ce qui explique pourquoi c’est au dessert qu’elle a succombé. Habituellement, les gens commencent par leurs médicaments, mais pas elle. Elle faisait à sa tête, comme pour le reste, comme toujours.

Rien d’intéressant de ce côté.

Bien que la cuisinière fut avisée qu’elle allait être interrogée, elle n’a pas attendu… a-t-elle quelque chose à cacher? Ça ne regarde pas bien pour elle, surtout si c’est elle qui est responsable du thé, mais d’un autre côté, d’autres gens en ont aussi pris.

Pour aujourd’hui, il n’y avait plus de suspect disponible. Une inspection des lieux était la seule activité encore possible.

Tout d’abord, la table. Quatre places, occupées par Bérangère, Berthe et Bertrand. La quatrième était vacante depuis trois semaines au moins, son occupant étant décédé et pas encore remplacé.

À cette heure, elle était presque vide, le couvert n’était monté que tôt le matin par les employés de nuit, histoire de les occuper et ne pas les payer à dormir. Ils faisaient aussi le lavage et le pressage de toute la maisonnée.

Il ne restait que les flacons de médicaments des autres pensionnaires, ceux de la victime étant partis au laboratoire. Parmi ceux-ci, plusieurs flacons presque identiques : même dimension et même contenu. Pourquoi en avoir plusieurs pareils?

Une brève lecture des étiquettes permis de se rendre compte que, finalement, ils étaient tous différents. Le sergent Bilodeau, ne connaissant pas les médicaments par leur nom, fit un appel à la pharmacie de l’hôpital le plus proche (le seul lieu médical encore ouvert à cette heure et capable de répondre à sa question).

L’exercice se révéla fort instructif : monsieur Blier devait prendre un antibiotique! De la pénicilline!

Le mystère était résolu. Personne n’avait attenté à la vie de dame Bélanger. Dans son entêtement, elle a peut-être négligé de lire les étiquettes, s’est trompée de flacon : un comprimé blanc pour un autre! Et voilà!

L’affaire fut classée : mort accidentelle. L’entourage immédiat du tyran se mit à respirer et renaître. Dans leur soulagement, les autres pensionnaires purent remarquer dans les semaines qui suivirent Monsieur Blier et Madame Brochu se promenant, bras-dessus bras-dessous, chuchotant et ricanant doucement, comme de jeunes tourtereaux.

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