Ils ont oublié son poisson rouge

Une enveloppe adressée à la main, trônait sur sa pile de rapports. La paperasse l’ennuyant grandement, le policier commença donc par la lecture de la lettre. Seul son titre et ses nom et prénom apparaissaient sur l’envoi. À première vue, la calligraphie était irréprochable. Sans rature ni dépassement, les mots se suivaient bien comme sur des lignes invisibles. Le papier à lettres bon marché ne portait pas de trace de mauvais soin. Les coins étaient impeccables, les plis, parfaits. La régularité des traits et la couleur uniforme de l’encre permettaient de croire que le message avait été écrit au complet et expédié en une seule fois. En conclusion, l’auteur, probablement de la vieille école, possédait une belle maîtrise de ses talents de scribe. Restait à voir l’essence de cette note :

«Rimouski, le 19 octobre 2011

Agent Brisson,

Je ne sais pas à qui d’autres m’adresser parce que personne ne me croit. Quand j’ai vu dans un article dans le journal local que vous travaillez contre l’intimidation dans les écoles, je me suis dit que vous étiez peut-être celui qui pourrait m’aider.

Voyez-vous, j’ai un problème à cause de mon voisin. Il m’inquiète. Voilà qu’il est disparu depuis quatre jours et, croyez-moi, dans le coin, personne ne part si longtemps sans qu’on s’en rende compte. Il n’a salué personne ni demandé à ce qu’on s’occupe de son poisson rouge.

Surtout, ce qui m’inquiète, c’est qu’il m’a déjà dit que quelqu’un semblait le suivre et il commençait à craindre pour sa vie. Tout a commencé quand il a reçu ce livre en cadeau. René, c’est son nom, aime les énigmes. N’importe laquelle, il faut qu’il trouve la réponse, peu importe le temps à y consacrer. Sa sœur lui avait offert un gros bouquin plein d’illustrations, une antiquité, avec plein de dorures et un titre bizarre, pas en français. Possiblement du latin. Il paraît que c’est une courte histoire, qui pourrait être en latin aussi. Chaque page est décorée et ne contient parfois que des dessins étranges de personnages qu’il m’a dit provenir de la Bible. Je n’y connais pas grand-chose à tout ce qu’il m’a raconté. Je suis une personne toute simple, sans grand savoir, sauf que je sens des choses et là, il y a quelque chose de pas clair.

Il n’est pas le premier qui a tenté de démystifier ce texte. Personne avant lui n’a réussi. Ils n’en ont pas eu le temps parce qu’ils ont tous disparus pendant leur premier mois de travail. Ça le rendait inquiet.

Quand il a commencé à l’étudier, il a changé. C’est devenu son principal sujet de conversation. Il me racontait ce qu’il découvrait, sans que j’en comprenne grand chose. Il me les chuchotait en disant que les murs l’épiaient ou les écrivait sur des bouts de papier qu’il brûlait ensuite. Il me disait que même les illustrations sont farcies de messages cachés. Il en parlait juste à moi parce que je suis la seule en qui il avait confiance. Je vous le dis, c’était très étrange ce qu’il y voyait. Il n’avait pas besoin de déchiffrer les mots, c’était sans importance vu que c’était une série d’anagrammes, que c’est pour ça qu’une si courte histoire s’étalait sur tant de pages. Il jumelait chaque message avec les dessins et il paraît qu’il saisissait des choses. Il concevait différemment l’humanité. Bientôt, il allait tout dévoiler et la terre entière serait sous le choc. À cause de quoi? Ça, il n’a pas eu le temps de me tout me dire, mais il parlait de l’origine de la vie, du communisme, des guerres racistes, du secret de la longévité.

Je sais qu’il n’avait pas terminé de décoder quand j’ai commencé à remarquer qu’il ne sortait plus de chez lui. Avant, on le voyait se promener souvent dans la journée. Il méditait, qu’il disait, pour mettre de l’ordre dans ses idées. Après quatre jours d’absence, vous me direz sûrement qu’il est trop tôt pour s’inquiéter, sauf que ce matin, pendant que j’écris, des gens sortent ses affaires et il n’est pas présent. Pendant notre déménagement, on est sur place, non? Ils ne font même pas attention à ses choses et ils ne nous répondent pas quand on demande où ils les amènent. Il y a une de ces personnes, un homme à la mine sombre et triste, qui est passé devant ma porte en emportant seulement ce qui semble être le fameux livre.

Ils n’ont laissé que son poisson rouge… je l’ai amené chez moi.

Alors, je me demande : avait-il raison quand il se croyait suivi? Était-il vraiment sur le point de comprendre des secrets qu’il ne fallait pas? A-t-il été attaqué pour être  réduire au silence? Est-il disparu? Est-ce sa sœur qui a vidé les lieux parce qu’il n’est plus?

Personne ne nous dit rien, mais moi et mes voisins, on se tient et on veut la vérité.

Pouvez-vous nous aider?

Je signe : Monique Dallaire

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