Exercice de styles: Je te quitte!

Raymond Queneau m’a inspiré cette série de versions d’une même histoire: Monsieur qui annonce son départ à Madame.

Toute ressemblance avec des situations réelles n’est qu’une coïncidence!

L’interrogative

Madame écoute l’émission télévisée «Jeopardy». Monsieur arrive avec ses valises, appréhensif. Il attend à pause publicitaire et demande:

-Puis-je te parler?

– C’est important? marmonne sa femme entre deux mastications de croustille sel-et-vinaigre.

– N’as-tu rien remarqué dernièrement?

– J’aurais dû?

– Te rappelles-tu la tache rouge sur mon col de chemise?

– Ta coupure de rasage?

– Crois-tu vraiment que je puisse me couper avec un rasoir électrique?

– Qu’est-ce alors?

– Te souviens-tu de Nicole?

– Ta voisine de bureau qui ne porte que des mini-jupes?

– Toi, accepterais-tu que j’aie un poisson rouge?

– J’imagine qu’elle, oui?

– Sais-tu la taille de son aquarium?

– Sais-tu que je m’en fous? réplique-t-elle en ramenant son attention au jeu télévisé.

– Alors, mon avocat contacte qui?

– Tu gardes notre avocat de famille? demande Madame en se retournant à demi.

– Pourquoi pas? interroge-t-il en reprenant sa valise.

– Et moi, je vais vers qui?

– Sais-tu que je m’en fous? conclut-il en se dirigeant vers la porte.

Version laconique (en peu de mots)

Elle écoute la chaîne météo, sans le son parce que la musique l’agresse. Il arrive avec ses bas dans un sac d’épicerie.

  • Tu pars?
  • Si.
  • Pourquoi?
  • Pour qui!
  • Nicole.
  • Ah.
  • Bye.

Les snobs

Madame  de la Pédoncule écoute son émission préférée, c’est-à-dire «Vous reste-t-il une émotion?» en jouant avec son carré «Hermès». Monsieur se présente à la porte du salon, clés de BMW à la main. Posant ses valises Louis Vuitton, il desserre un chouïa le nœud de sa cravate «Pure Soie» en se raclant la gorge avant de lancer :

  • Ai-je la possibilité d’être entendu?
  • Vous désirez? minaude la Dame sans dériver son regard de l’animateur.
  • Euhm…
  • N’hésitez pas ainsi. Cela fait petite gens, ajoute-t-elle en balayant l’air d’une main baguée de lourds diamants étincelants.

Toussant pour se donner de la contenance, il lance tout-de-go :

  • Je vous quitte.
  • Plait-il? en papillonnant des yeux vers lui.
  • Vous vous rappelez votre amie Nicole?
  • En effet. Elle est quatre fois veuve.
  • C’est bien elle.
  • Vous pensez à en faire une veuve pour une cinquième fois? demande Madame en tentant de froncer ses sourcils botoxés.
  • Il se peut.
  • Quel étrange plan d’avenir, conclut-elle en retournant son attention vers son épisode télévisé.

La facile

Elle écoute une télé-réalité. Il passe devant la porte du salon pour lancer brièvement :

  • Ne m’attends pas. Je reviens pas.
  • Ok. Si j’ai des questions, ton cellulaire reste ouvert?
  • Ouais.
  • Ok.
  • Bon, Nicole m’attend en bas dans l’auto.
  • Tu peux passer quand tu veux.
  • C’est  bon.
  • Salue Nicole de ma part.
  • Ok.

Les positifs

Tout sourire, il s’assoie sur le bras du fauteuil près de la porte, à mi-chemin entre elle et l’écran de la télé où joue une comédie.

  • Je peux te dire deux mots?
  • Tu sais que tu peux tout me dire. Puis mon émission, c’est une reprise, que j’ai déjà vu, alors, vas-y. Je t’écoute.
  • Ben, c’est comme ça alors. Je te quitte pour Nicole.
  • Vraiment? Ah bon.
  • As-tu un message à transmettre?
  • À qui?
  • À Nicole.
  • Euh… Bonne chance et tous mes vœux de bonheur à vous deux.
  • Ça ira?
  • Mais oui. Tu sais, je trouverai sûrement mieux.

Le vaudeville

Il arrive en sifflotant, laisse tomber bruyamment son sac à dos devant la porte du salon où elle écoute un film des frères Wayan.

  • Bon, ben, j’me tire.
  • Ah la vache! Qu’est-ce que tu m’causes là mon sacripant?
  • J’me débine pour me tenir les fesses au chaud avec Nicole.
  • Ah la vache! T’es sérieux?
  • Pour sûr que j’le suis!
  • Ah la vache! Ma mère me l’avait dit que t’étais un bon à rien.
  • C’est ça. T’aurais dû l’écouter. J’me casse.
  • Ah la vache! … J’me demande s’il me reste des chips…

La version sportive

Il est parti!

Le type a marqué le point décisif en annonçant son départ au moment même où Brad, de la série télévisée : «Je te quitte moi aussi» dit à sa mère : «Tu as trompé mon père, je te renie! Je ne suis plus ton fils!»

À ce moment, la joueuse de l’équipe adverse n’a rien répliqué, le souffle coupé. Elle a encaissé le coup, surprise, et a jeté les gants. Défaite.

C’est Nicole qui a remporté la première place et se mérite le grand prix : un lot de chaussettes à ramasser et une lunette de toilette à baisser à tous les jours.

L’allitération

Portant attention à la télévision où on entendait le thème de la météo, une triste timorée trinque avec une tisane menthe-tilleul alors que son tartuffe de Tartempion stoppe net, quitte son attirail, et l’avertit:

  • Je me tire.
  • Tu me taquines…T’es certain?
  • Très.
  • Zut. T’attends pas à une tirade tragique.
  • T’es contrariée?
  • Un tantinet.
  • Abattue? Torturée?
  • Enchantée. Béate. Contente, ment-elle.
  • On m’attend.
  • Traine pas. Traître.
  • Tourlou.

La dame violente

Pendant qu’elle révise une reprise d’un match de lutte au ralenti pour mieux vilipender l’injuste arbitre, son homme s’approche en douceur avec une malle souple qu’il dépose sans bruit avant d’hasarder :

  • Euh…
  • Quoi? Qu’est-ce que tu fais là?
  • Ben… euh… je pars.
  • Quoi? Qu’est-ce que tu veux dire? Y’a plus de lait?
  • Euh… non. Je déménage.
  • Me niaises-tu? M’as-tu demandé la permission?
  • N-non. J’peux-tu?
  • Pas question.
  • M-mais Nicole m’attend dans l’auto.
  • Ben je m’en fous! Va lui dire que tu restes!
  • Elle va être triste…
  • Pas ma faute. Fallait pas qu’à rêve de s’attacher à une larve comme toi. Ramène ton sac dans la chambre. Je le répèterai pas.
  • Non. Je pars rejoindre Nicole.
  • Quoi? Tu rouspètes? Tu oses?
  • Euh… un peu…
  • Pffff! Sais-tu? En y repensant, vas-y donc la rejoindre ta Nicole. On verra combien de temps elle va t’endurer à ramper, tout mielleux, tout mou.

Bruit de porte qui se ferme doucement…

  • Elle va faire comme tout le monde et se demander comment j’ai fait pour l’endurer si longtemps.

L’homme violent

Elle regarde l’écran noir de la télé, en silence. Tout le long du couloir qui longe le salon, il crie :

  • Salut, je pars avec ta sœur Nicole. Arrange-toi avec les enfants. T’es pas prête de me revoir la face. Elle, elle est intelligente. Elle, elle accepte ce que je demande. Elle, elle … bruit de porte qui ferme.
  • Maman, il va où papa?
  • Faire la vie dure à quelqu’un d’autre.

L’insécure

Elle écoute le docteur Phil à la télé alors que son mari s’arrête dans la porte du salon, le temps de lancer :

  • Adieu.
  • Tu vas où?
  • Je te quitte.
  • Non, je ne veux pas!
  • Veux pas, je pars quand même.
  • Qu’est-ce que je vais devenir?
  • Je n’en sais rien. Pourquoi je m’en préoccuperais?
  • Parce que j’ai besoin de toi. Tu sais que je ne pourrai survivre.
  • Mais oui, tu verras.
  • Non, tu auras ma mort sur la conscience!
  • Des promesses.
  • Je te le dis, si tu me laisses, je me tue!
  • Tu fais ça pour que je me sente coupable, mais je te le dis : ça marche plus.
  • Je t’en supplie, reste!
  • Non.
  • Pourquoi?
  • Nicole m’attend. C’est elle qui m’a montré qu’on pouvait vivre autrement et j’aime ça.
  • Nicole… Ma psy?
  • Ben oui.

Double expression

Un soir, après la vaisselle, à l’heure des téléromans, une femme, conjointe d’un homme, est sur le divan, en position assise, le regard rivé sur la télévision, les deux yeux fixant l’écran sans broncher, pour suivre son téléroman préféré, émission hebdomadaire qu’elle aime plus que les autres. Son conjoint de quelques années, un homme qu’elle connait depuis une décennie ou deux, déambule le long du couloir, en marchant, et s’arrête net, stoppant son mouvement, pour dire, avec des mots :

  • Je te quitte, en sortant de ta vie.
  • Une minute! Une soixantaine de secondes! Ça va être le temps des annonces! Avec toutes les pubs!
  • Ok, d’accord.
  • Bon, bien, je t’écoute, des deux oreilles en même temps.
  • Je répète, une deuxième fois : «Je te quitte, je pars!»
  • Pour toujours? À tout jamais?
  • Si, si. Nicole, ton amie d’enfance, m’attend dans l’auto, derrière le volant.
  • Nicole! Nicole mon amie? Pourquoi? Pour quelles raisons?
  • Je suis fatigué, par manque d’énergie, de mener une double vie.

Les larves

Elle zappe. Hésite sur l’émission à regarder. À moins de choisir un film! Devant elle, un plat de pop corn et un autre avec des chips. Pour le moment, impossible pour elle de savoir lequel servira de collation.

Il pointe plusieurs fois son nez, lentement, dans la porte du salon. Il recule quand elle risque de l’apercevoir. Il éternue. Malheur. Elle sait qu’il est là.

  • Ya quelqu’un? crie-t-elle d’une voix haut perchée.
  • Ah! C’est toi? baissant d’un ton.

Sans un mot, il avance doucement, glissant ses pieds sur le carrelage du couloir.

  • À quoi tu joues? Demanda-t-elle, incertaine de savoir quoi penser de son silence.
  • Je… je le sais pas…, rire gêné.
  • Qu’est-ce que tu veux?
  • Euh… ben… t’sais, l’autre jour…
  • Lequel?
  • L’autre jour où tu savais pas où tu voulais faire ton épicerie…
  • Euh… peut-être… Je pense…
  • Ben, j’ai peut-être rencontré quelqu’un.
  • Qu’on connait?
  • Euh… pas sûr…
  • Qui?
  • Elle s’appelle… N-Nicole.
  • T’es sûr?
  • Euh, ouais.
  • C’est Nicole qui? Je la connais peut-être!
  • Euh… pas sûr. Ben, elle m’attend en bas. Dans s-son auto.
  • Je sais pas quoi en penser.
  • Moi non plus.
  • Ça fait que là, on fait quoi?
  • Je… j’sais pas trop. J’pense que je vais y aller.
  • Mouais. Pis moi! J’fais quoi?
  • Euh… J’le sais pas, là.

Le vendeur

  • Bon, je sors. Ne m’attends pas. J’ai conclu une grosse affaire. Ma meilleure vente à VIE! Je m’en vais célébrer ça! Je te laisse à tes soaps.
  • Quoi? Quelle grosse vente?
  • Moi! C’T’affaire. Je suis le meilleur coup de ta vie!
  • ?
  • Tu me feras pas accroire que tu l’avais pas réalisé encore! Le meilleur, je te dis!
  • Pardon? J’en crois pas mes oreilles. Mieux vaudrait être sourd que d’entendre ça!
  • Dès le premier jour, impossible que tu l’aies pas remarqué.
  • Euh…?
  • J’ai de l’entregent.
  • Un grand vantard, oui.
  • Je suis propre de ma personne. Je suis toujours bien habillé, poursuit-il sans se laisser démonter par son scepticisme flagrant, se disant qu’elle est sûrement aveuglée par la douleur.
  • Tellement moulant que tu gardes rien pour l’imagination.
  • J’ai un bon revenu, tu en as bien profité.
  • Oui, c’est vrai, mais tu as des belles dépenses aussi, admets-le.
  • Je le mérite bien. Un si bon gars. J’ai presque pas de défaut! Faut encourager ça!
  • Bon, Nicole m’attend dans ma décapotable. Je reviens un de ces quatre avec un camion et des déménageurs pour ramasser ma garde-robe et mes produits de soins corporels. Ciao.
  • C’est ça. Retarde pas ou c’est moi qui risque de faire un coup d’argent avec une vente de garage.

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