Emrick

Voici, tel que promis dans mon roman: Pour Mona, une première chronique.

Emrick longe un sentier forestier qu’il connait bien. Sous les têtes d’arbres dépouillées malmenées par le vent d’automne, il sourit. La violence d’Éole lui plaît, le garde vivant. Une branche accroche son foulard aux couleurs bariolées qui retient sa sombre et longue coiffure de tresses qu’il se dépêche de replacer. Sa longue barbe bien camouflée dans son manteau pour ne pas se prendre dans les branchages ou virevolter dans ses yeux légèrement en amande, il a hâte de se retirer dans son hâvre.

Il pourrait suivre la route comme tous ces peureux regroupés en communauté, mais le parcours est ennuyeux avec son bitume gris, dur, plat. Alors que dans le bois, les possibles rencontres avec des animaux, danger, défi. Quelles drogues ! « Là est la vie ! » dit-il à ces pleutres quand il les visite et qu’ils l’invitent à s’installer parmi eux.

Ce qu’il refuse à chaque fois. Le plus poliment possible. Leur vie ne lui convient en rien.

La naissance d’Emrick fut une pierre d’angle pour son avenir. Sa mère, enceinte de 8 mois, fut victime d’un accident de la route. Les chances de survie d’Emrick étant meilleure que pour sa mère , le choix fut … rapide.

« La femme », seul nom que la famille d’Emrick lui donna, était russe ou allemande ou ukrainienne. Son père n’a jamais dessoulé assez longtemps pour dire deux fois la même chose. Emrick n’a pas réellement connu ses propres parents. Sa mère se prénommait Sonja. Son père, Méimoun, fils de Meimoun. Algérien par ses parents, mais né au Québec plusieurs années après leur immigration. Un jour, Méimoun est arrivé de nulle part avec un poupon tout neuf, sans mère. Il l’a déposé sur la table de ses parents et est parti se souler.

À l’image de son père avant lui, Emrick a balancé Allah le grand pour s’adonner une vie de jouissance.

Élevé par ses grands-parents, le fossé des générations entre Grand-père Meimoun et Emrick est devenu plus profond à l’âge de l’adolescence. Rebelle, mythomane, le jeune homme se prétendait fils d’ambassadeur, entouré d’une armée domestiques dévoués. Il savait charmer son audience. À chaque fois, il arrivait à amener un nouvel homme dans son lit « qui ne dérougissait pas ». Sans lendemain.

Survivant aux épidémies, il s’est découvert des aptitudes de chasseurs… d’objets en voie de rareté et de potins. Il circulait d’une communauté à l’autre, devenant un facteur pour donner et prendre les nouvelles.

  • Comment va Amélie, ma vieille mère ? Elle a pas été élaguée, hein !
  • Mon fils Daniel du P’tit-Plateau, sa ‘tite femme, elle a accouché ?
  • Sais-tu si l’grand Hubert va s’mer autant d’patates c’tte année ?
  • Angie t’a-tu donné une tisane pour moi ?
  • Peux-tu me d…

Les adolescents en général l’attiraient. Leur innocence en fait un terrain idéal pour son plan.

Il préfère, et de loin, les garçons. Pas seulement pour leur physique, mais aussi pour leur fougue au lit. Il aimait goûter le mélange de peaux et de sueurs. La lueur des chandelles dans leur regard passionné, la surcharge des hormones à la veille d’un orgasme, … Son meilleur était Romain, de Grand-Plateau. Agréable à regarder, sa peau est douce, mais Emrick dose leurs rencontres. Refusant de s’attacher. Le désir de Romain est une méthode pour mieux le garder sous sa coupe. Cette dévotion serait bien utile en temps et lieu.

Le plan d’Emrick vise à abolir le carcan de la société de Robbie qui entrave leur liberté. Le fomenteur mise sur le côté rebelle naturel des adolescents, pour réussir. Le code de Lois est une entrave à la vie. Il veut leur éviter de souffrir comme lui. Parce qu’il étouffe depuis dix ans. D’amour.

Il fut heureux. Autrefois. Avec Yann, si beau, si patient. Pas vraiment un Adonis, mais il dégageait une telle assurance qu’on oubliait sa peau gravelée par l’acné sous le regard de braise de ses yeux quasiment noirs. Sa chevelure ondulée sel et poivre encadrait son visage où les pattes d’oie naissaient au-dessus d’une mâchoire carrée et rasée de près. Emrick fut captivé, dès leur première rencontre, au sélect bar « Léo ». Le timbre de voix, profond et calme, acheva de le séduire. Pour une fois, Emrick, habituellement bonimenteur, fut auditeur. Les voyages de sociologie de Yann dans les déserts du monde, les descriptions des hommes nus, tatoués, décorés de plumes, les danses sacrées, Emrick sentit monter le désir pour cet homme qui avait été leur témoin. Sa petite personne céda beaucoup de place dans sa vie pour accueillir sa nouvelle passion : Yann.

Yann remplaçait-il ce père qui lui avait cruellement manqué ? Ils devinrent amants, le plus simplement du monde. Ils devinrent un couple, le plus naturellement du monde. Ils s’épousèrent, le plus officiellement du monde.

Dès lors, il cessa ses affabulations et changea de jeu. Il devint un élève. De vingt ans son aîné, Yann connaissait beaucoup de choses en littérature, en arts. Il l’initia à la musique, la vraie. Yann réussit à susciter chez son amant une passion presqu’égale à la sienne pour l’Égypte, patrie de sa mère.

Après deux ans d’enseignement, l’ennui gagna Emrick. Il commença à développer des TOCs[1]. Yann fit ce qu’il pouvait pour le détendre, croyant qu’une quelconque tension en était la cause. Il acheta une maison à la campagne. Peut-être que les oiseaux et la nature lui feraient du bien. S’ajoutèrent des comportements maladifs classiques : vérifier maintes fois si les portes et les fenêtres étaient bien fermées et barrées, essuyer le pain de savon après la douche, laver la vaisselle avant de la mettre au lave-vaisselle, éviter les fissures des trottoirs. Dès que Yann abordait le sujet, Emrick piquait des colères, pleurant et rageant comme un enfant. Ils sortirent de moins en moins.

Emrick accumula des dettes que Yann devait acquitter. Des achats se multipliaient partout dans la maison. Ce devint bientôt leur principal sujet de discussion.

  • Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que ça veut dire ? gronda l’habituellement si posé Yann.
  • C’est des cadeaux, pour toi mon chéri, répondit Emrick avec un pauvre sourire en enfonçant sa tête entre ses épaules.
  • Et c’est moi qui dois les payer ? C’est c’que j’comprends ? Qu’est-ce que tu veux que j’fasse avec des ustensiles à BBQ $? On a pas de grill ! ‘ suis végétalien !
  • On peut griller du maïs… répliqua-t-il d’une voix hésitante.
  • Et c’tte facture pour des bâtons d’golf ? Quand m’as-tu vu jouer ?
  • Je me suis dit qu’à ta r’traite…
  • M’as-tu consulté avant ? le coupa Yann.

Emrick, terrorisé, avait pleuré, plaidé, promis de cesser.

La frénésie des achats reprit. Un huitième mélangeur parce que les autres n’avaient pas une certaine  fonction. Une centième paire de bas pour Yann, parce que ce bleu s’agençait si bien avec une telle chemise, une cage pour hamster, si un jour… Un vélo alors qu’il ne cessait de dire en rigolant qu’il n’a aucun équilibre, mais ne demande qu’à apprendre…

Quand Yann reçut un diagnostic de cancer, 2 ans avant que les épidémies, Emrick redevint « normal » pour jouer à l’infirmier.

Fidèle jusqu’à la mort, Emrick le veilla, occupant ses temps libres en bouquinant. La géographie le fascinait. Emrick souriait doucement, baignait le visage de Yann avec de l’eau de roses, lui disant qu’il sentait si bon. Yann s’en voulait d’avoir été dur en voyant tous ces gestes d’amour. Jusqu’à ce qu’Emrick redevienne Emrick, mais Yann ne s’en rendit que lorsqu’il devint trop faible.

Après un bain particulièrement parfumé, Emrick chantonnait en l’enrobant de bandes de tissu de lin huileuses pour hydrater sa peau. Un truc trouvé sur Internet. Il fallait préserver sa beauté, malgré la maladie. Même son sexe reçut le traitement. Yann se demandait bien de quelle fantaisie il s’agissait. Des bandelettes furent aussi apposées tout autour de sa tête épargnant son visage.

  • Qu’est-ce que ça signifie ? demanda-t-il faiblement à travers ses dents.
  • … (sourire benoit)
  • Emrick, d’où tiens-tu cette thérapie ? réitéra-t-il avec un début de panique dans la voix.
  • Chéri, réponds-moi. Tu m’inquiètes. Là, j’ai peur ! ajouta le malade les yeux dans l’eau.

Encoconné et faible, Yann se sentit rouler sur le côté. Il entendit des bruissements dans son dos à travers son casque parfumé avant d’être ramené sur le dos. Son lit « croustillait ». Emrick monta ensuite la tête du lit d’hôpital, avant de commencer à lui déverser des montagnes de granules blancs sur les jambes. Yann eut peur de comprendre. Il se débattait, mais sa faiblesse, sous le poids qui l’écrasait, restait sans effet sous l’empilage qui montait le long de son corps, écrasant ses poumons qui luttaient pour respirer. Lorsque le sel s’accumula sur son cou, sur ses épaules et gravita vers son visage, il devint fou. Il avait beau s’agiter, le poids de sa « couverture » le clouait dans son linceul. Il voulut hurler de rage, mais il reçut une nouvelle bandelette sur la bouche. Seuls ses yeux avaient la liberté d’exprimer sa frayeur à un Emrick souriant qui chantait sur tous les tons :

  • Allez, souris, tu es si beau quand tu es heureux. Je veux toujours te voir à ton meilleur ! Je t’aime !

Emrick n’a plus jamais laissé entrer un autre homme dans sa vie. Yann est le seul qui ait jamais compté pour lui et sa perte l’a perturbé plus que jamais. Les rencontres qui suivirent ne comptaient pas. Échanges d’humeurs, sans plus.

Son groupe de rebelles en herbe devisait à l’abri des regards derrière un bâtiment hors des limites du dixième Marché Annuel. Ils sursautèrent à l’apparition d’Emrick en colère à la vue d’un joint qui circulait.

  • Qu’est-ce que vous pensez qu’vous faites ? Vous voulez saboter mon plan ? ragea-t-il en piétinant la cigarette confisquée.
  • C’est TON plan, répondit une bouche molle.
  • Si tu ne veux pas y participer, sors immédiat’ment !

Un rire rendu stupide par l’effet psychotrope lui répondit.

  • Vous rendez-vous compte que tout peut flopper avec vos niaiseries ?
  • Emrick, tu charries. Penses-tu qu’on va fumer juste avant ton plan ?
  • Vous êtes mieux pas. J’ai peur que pour le courage, bande de lâches, vous en tiriez « un p’tit » !
  • Moumoune. T’as peur de toute.

Les dents serrées, Emrick se lança sur la voix niaise. L’adulte ne faisait pourtant pas le poids contre cet ado grand comme une armoire à glace. Néanmoins, il l’accula au mur arrière du bâtiment comme il l’aurait fait d’un enfant sans défense.

La chiffe molle sourit bêtement. Les autres étaient tous restés sans bouger, par désintérêt ou par peur.

Emrick lâcha son emprise, dégoûté, et le jeune se laissa crouler dans l’herbe froide, l’air stupide. Autour de lui, d’autres jeunes garçons étaient assis ou allongés à même le sol, dans le même état lamentable.

À travers les épaves, une silhouette différente. Il reconnut Salomé. Déjà qu’il désapprouvait la présence de filles dans son groupe à cause de leurs humeurs inégales. Celle-là ? Une espionne ? Sans ménagement, il lui demanda tout en marchant autour d’elle :

  • Qu’est-ce qu’on peut faire pour toi, jolie demoiselle ?
  • Jolie ! Me niaises-tu ? répliqua-t-elle d’un ton acide.
  • Qu’est-ce que tu fais ici ? sussurra-t-il.
  • J’ai entendu dire que t’avais des projets qui pourraient m’intéresser.

Luttant intérieurement avec lui-même, il serrait des dents pendant qu’elle poursuivait :

  • J’suis pas d’accord avec le plan d’mon père. Il faut pas qu’il soit élu patriarche. J’veux pas déménager. J’ai l’droit d’décider d’ma vie ! C’est pour ça que j’ai besoin d’vous autres pour l’empêcher. Il faut agir vite, il veut s’faire élire dans deux jours. Moi, j’sais qu’il fait des choses qu’i’doit pas, mais personne m’écoute. J’veux être chef aussi. J’suis capable.

Pis leur code de Lois est pourri, mais mon « père » trouve que ma place est dans la cuisine… pour faire cuire sa… viande.

En disant ces mots, sa respiration s’est accélérée pour lutter contre une furieuse envie de brailler. Emrick la prit dans ses bras, comme un père le ferait. Il réfléchissait. Autour d’eux, les jeunes se demandaient que penser du plaidoyer. Venait-elle réellement se joindre à eux ? Est-ce qu’Emrick prendrait-il le risque de se faire vendre au Conseil ? Un des jeunes osa :

  • On pourrait lui faire passer une épreuve pour prouver qu’elle n’espionne pas pour son père.

À ces mots, Salomé se défit de l’étreinte et lâcha âprement :

  • Mon père ! Mon père ! Vous en avez tellement peur !  C’est rien qu’une chiffe molle. Il a même pas d’vrais pouvoirs, c’est Mona qui mène ! Ça, tout le monde le sait ! Ben allez-y ! Testez-moi, grogna-t-elle.

L’étincelle dans le regard de Salomé devant la lame qui devait trancher sa chair les convainquit. Nulle entaille ne fut faite. Emrick en fut soulagé, certain qu’il tournerait de l’œil à la vue du sang. Elle n’eut qu’à promettre de renier son père et son autorité pour s’affilier à eux pour amener un nouvel ordre.

  • Comme vous v’nez de l’entendre, le Code de Lois est même pas respecté par les hauts placés et nous, faut qu’on s’ plie ! Pourquoi ? Qu’est-ce que ça donne ? C’est pour ça qu’i’faut abolir la hiérarchie. Elle se donne le droit de pécher sans pénitence. Nous autres, on aurait droit à un procès en bonne et due forme.

Pour réussir, i’faut éviter qu’nos rencontres attirent l’attention. On va p’t-être avoir besoin d’vous autres dans pas long. T’nez vous prêts.

J’pense que la soirée des débats va commencer. Faut y aller.

Les moins abrutis prirent la route de la salle qui réunissaient les membres des 4 communautés actuelles, où Emrick refusait d’assister. Il laissait la suite à ses assistants : Lisandru et Nathan. Il n’en avait pas une grande confiance, mais Emrick avait assez vu de monde pour le moment. Sa maison lui manquait.

Sur la route du retour, Emrick sifflotait, heureux de rentrer chez lui.

Demain, il montera l’allée menant à sa résidence. Le cœur joyeux à cause des événements de la journée précédente, il pausera, les mains sur les hanches, contemplant son « domaine ».

Jadis, elle avait été une maison magnifique.  Les pelouses et les plates-bandes étaient manucurées. Les carreaux des fenêtres renvoyaient des reflets, la cheminée fumait par temps froid.

Maintenant, le terrain ressemblait à un champ en friche. Les plates-bandes faisaient partie du passé. L’allée se remplissait de mauvaises herbes. Les fenêtres étaient ternies par l’accumulation de saleté et le toit aurait besoin de réparations.

Ses alentours consternaient. Les monceaux d’objets hétéroclites, les instruments aratoires, les carcasses d’auto et de vélos, les sommiers en métal et tout un tas de trucs que plus personne ne saurait à quoi les utiliser.

Le spectacle se poursuivait à l’intérieur: les objets s’accumulaient jusqu’au plafond. Du sous-sol jusqu’au grenier, toutes les pièces étaient farcies de caisses de livres, de vaisselles, d’outils, de sacs de vêtements, de bijoux en toc, de jouets. Pour y retrouver ce qu’on cherchait, il fallait une mémoire digne du plus performant des ordinateurs. Emrick s’y retrouvait avec aisance. Seul le petit salon demeurait « civilisé ».

La pièce avait un charme bien british avec ses fauteuils recouverts de velours, aux pattes de lions. Ses tables basses et ses guéridons portant des bibelots représentant des animaux, des enfants. Les lampes sur pied et suspendues, utilisables uniquement pour leur aspect décoratif ajoutaient une touche d’élégance à l’ensemble que complétait le tapis usé, agencé aux draperies.

Du seuil, Emrick s’y annoncera en se dandinant joyeusement et lançant à la ronde un guilleret :

  • Honey, I’m home ! Et je suis te-e-e-llement content. Tu ne croiras jamais ce qui vient de m’arriver. Je te le dis, j’en suis encore tout ébahi. Attends que je te raconte.

Il se lancera dans le récit de sa rencontre avec Salomé, des avancés de ses plans de rébellion. Son interlocuteur, très poli, ne l’interrompra pas. Quel conjoint parfait que Yann, assis dans un élégant fauteuil Chippendale, vêtu d’un élégant un costume sans faux pli, souriant à Emrick. Du moins c’est ce qu’Emrick y voit : un sourire. Quelqu’un d’autre y verrait une grimace. Les yeux creux, la bouche tordue et la peau couleur de papier kraft.

Yann réagissant aux propos de son amant.

Momifié, il exprimait l’horreur.


[1] Trouble Obsessionnel Compulsif.

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